Le hêtre et le geste citoyen

Conte : Le hêtre et le geste citoyen

Version 1.0

1. Le trop‑plein

Il referma son ordinateur avec un soupir. 

Encore des débats, encore des polémiques, encore des injonctions contradictoires. 

Il avait l’impression que tout le monde parlait trop fort, trop vite, trop souvent. 

Et lui, au milieu de tout ça, ne savait plus quoi penser.

Sur la table, plusieurs programmes reçus dans la boîte aux lettres s’entassaient. 

Il n’avait pas le courage de les ouvrir. 

Chaque fois qu’il essayait, une fatigue sourde montait en lui, comme un brouillard.

— « Je n’y arrive plus », murmura-t-il. — « Je crois que je n’irai pas voter. À quoi bon ! »

Il enfila sa veste. 

Il avait besoin d’air. Besoin de silence. Besoin de s’éloigner du bruit du monde.

Il sortit marcher.

2. La rencontre sur le chemin

Au détour d’une rue, il croisa un colistier qui distribuait des programmes. 

Un sourire simple, un bonjour, un papier tendu.

— « Tenez, c’est notre projet pour les municipales ! »

Il le prit par politesse, avec un merci peu convaincu, le plia sans le lire, et le glissa dans sa poche. 

Il n’avait pas envie. Pas maintenant. Pas encore.

Il reprit sa marche sans plus tarder, s’éloigna des maisons, des voitures, des affiches. 

Le chemin s’enfonçait dans la forêt. 

Là, au milieu des arbres, il pouvait respirer.

3. Le hêtre — confident, vivant, vulnérable

Il marcha jusqu’au grand hêtre, celui qu’il venait voir depuis des années. 

Un arbre massif, patient, dont les racines semblaient tenir le monde. 

Il posa la main sur l’écorce.

— « Te voilà encore », murmura-t-il. — « J’avais besoin de toi. »

Le hêtre laissa le silence s’installer, comme il savait si bien le faire. 

Puis une voix grave, lente, presque minérale, monta du tronc.

— « Tu portes quelque chose de lourd aujourd’hui. »

Il soupira.

— « Je suis fatigué. Fatigué de tout ça. De la politique, des promesses, des déceptions. 

J’ai croisé un colistier tout à l’heure…

 j’ai pris son programme, mais je n’ai même pas envie de l’ouvrir. 

Je crois que je n’irai pas voter. »

Le hêtre resta silencieux un moment, comme s’il goûtait les mots.

— « Crois-tu que je suis épargné ? », dit-il enfin. 

« Que je vis loin des choix, loin des agressions, loin des secousses. Mais regarde-moi mieux. »

Il leva les yeux. 

Le tronc portait des cicatrices. Certaines anciennes, d’autres plus récentes. 

Des branches manquaient. 

D’autres étaient tordues par les vents.

— « Je ne suis pas toujours calme », poursuivit le hêtre. 

« Je suis bousculé, moi aussi. Par les sécheresses, les parasites, les tempêtes. Par les humains parfois. 

Je ne suis pas un sage immobile. 

Je suis un vivant qui encaisse, qui s’adapte, qui choisit. Avec mesure. 

Avec une amertume douce, parfois que je fais monter dans mes feuilles. »

L’électeur resta silencieux. Il n’avait jamais pensé à l’arbre ainsi.

— « Et tu sais », ajouta le hêtre, 

« moi aussi, je dois décider. Où envoyer ma sève. Quand ouvrir mes feuilles. Quand les laisser tomber.

Comment me relier aux autres arbres. 

Comment survivre sans perdre ma dignité. 

Je choisis. Chaque jour. À ma manière. »

Il baissa les yeux.

— « Moi, je ne sais plus choisir. 

Je suis perdu. Je ne sais plus quoi penser. 

Je ne sais plus qui croire. 

Je ne sais même plus si ça vaut la peine. »

Le hêtre fit vibrer doucement ses branches.

— « Tu n’es pas perdu. Tu es traversé. 

En toi, plusieurs forces parlent. Elles ne vont pas au même rythme. 

Elles ne veulent pas les mêmes choses. 

Tu les entends, mais peut-être ne les reconnais-tu pas encore ? »

— « Quelles forces ? » demanda-t-il.

Le hêtre sourit dans sa voix.

— « Viens. Assieds-toi. Respire. 

Je vais te les présenter. »

4. La découverte des voix intérieures

Il ferma les yeux. 

Une respiration ventrale, lente, profonde, descendit en lui comme une racine.

Alors quelque chose s’ouvrit.

Une salle intérieure, vaste, calme, éclairée d’une lumière douce. 

Au centre, une grande table. 

Et sur la table, un parchemin encore roulé, le parchemin programme qu’il avait dans sa poche.

Autour, cinq présences. 

Pas des personnages étrangers. Des manières d’être.

Le hêtre murmura :

— « Regarde-les. Ils sont toi. »

La première présence bondit aussitôt.

— « Moi, c’est Électron ! On déroule le parchemin et on fonce ! »

Une autre voix, tremblante mais attentive, intervint.

— « Doucement… » dit Régulon. « Je suis encore secoué. Laisse-moi retrouver mon rythme. »

Puis Épatic s’approcha du parchemin.

— « Je repère les décalages. Les incohérences. Les dissonances de bienveillance. Je ne juge pas. Je note. »

Cogiton suivit, posé.

— « Quand Régulon est stable, qu’il se sent en sécurité, quand Épatic a trié, moi je relie, je clarifie, je comprends. »

Enfin, Connecton s’avança, doux et attentif.

— « Je regarde le qui, le comment. Je pose les questions qui relient. Celles qui éclairent sans blesser. »

Il les regarda tous. 

Et pour la première fois, il comprit qu’il n’était pas “perdu”. Il était habité.

Le hêtre murmura :

— « Voilà ton conseil intérieur. Quand tu l’écoutes, tu choisis avec toutes tes dimensions. »

Il rouvrit les yeux. 

La forêt était la même, mais lui ne l’était plus.

5. Le retour — la rencontre apaisée

La lumière déclinait lorsqu’il quitta le hêtre. 

Le programme dans sa poche pesait moins lourd.

En sortant du bois, il aperçut le colistier.

— « Ah, vous revoilà ! J’espère que je ne vous ai pas dérangé tout à l’heure dans votre promenade. »

À l’intérieur, Électron bondit aussitôt.

C’est le moment ! Pose-lui des questions tout d’un coup !

Une tension monta. Régulon vira à l’orange.

Il posa une main sur son ventre et inspira lentement. 

Le souffle descendit. Régulon repassa au vert et Connecton entra en jeu :

— « Non, vous ne m’avez pas dérangé. Et… merci. Merci de vous engager pour la commune. 

Ce n’est pas rien, de donner de son temps. »

Le colistier sembla touché. Sincèrement. 

En tout cas, c’est ce que ressentit Connecton qui apprécia cette simplicité. 

Il ne voyait pas de tentative de séduction dans sa façon de lui parler.

— « J’ai commencé à regarder votre programme », dit-il. 

« Et j’aurais besoin de comprendre certains points. 

Notamment… comment vous comptez faire concrètement. 

Et comment vous veillez à ce que la bienveillance annoncée soit aussi une manière de faire. 

J’ai vu deux fois le mot dans votre programme et des propositions qui semblent aller dans ce sens »

Le colistier hocha la tête.

— « Je peux vous expliquer ce que je sais. Et si je n’ai pas la réponse, je demanderai. »

Pendant qu’il parlait, Épatic observait.

Ici, les mots et les gestes concordent. Là, une zone d’ombre. Et là, une promesse à préciser.”

Cogiton reliait.

Ce qu’il dit a du sens dans ce cadre. Mais il faudra vérifier ce point.

Électron s’agitait.

Coupe-le ! Demande-lui aussi pourquoi ils ont fait ça !

Régulon se crispa. Cogiton intervint :

— “Pas comme ça.

Connecton posa une main symbolique sur l’épaule d’Électron.

— “Je poserai les questions utiles. Mais pas dans la coupure.

Alors il reprit la parole, posément :

— « Merci pour vos réponses. Je vais continuer à lire. 

Et je vais aussi regarder les autres programmes. 

J’aimerais les analyser avec le même prisme : la cohérence, la clarté… et la bienveillance. »

Le colistier sourit.

— « C’est une bonne manière de faire. Et si vous avez d’autres questions, je suis là. »

Ils se séparèrent sur un salut simple.

Il faillit faire plus ample connaissance, mais Electron, ravi d’avoir enfin un sujet simple à traiter, 

le pressa de rentrer, l’heure du déjeuner approchant, et surtout l’appétit grandissant.

Fin de l’épisode

Sur le chemin du retour, il sentit quelque chose de nouveau. 

Non pas une certitude, mais une direction.

Il lirait les autres programmes. 

Il écouterait ses voix intérieures. 

Il regarderait la bienveillance — dans les mots, dans les gestes, dans les pratiques.

Il ne savait pas encore pour qui il voterait. 

Mais il savait comment il allait choisir.

Et cela changeait tout, parce que c’est sûr : il irait voter.

 

CC BY‑SA 4.0 — Nos contes vivants de la bienveillance en archipels, un commun contributif